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CORPS EN CRISE ET LIBÉRATION DE L’IDENTITÉ

Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg

 

“J’ai appris à aimer mon corps lorsque je n’ai eu aucun jugement sur autrui.” Basma

 

 

Le Corps et la Société, voilà deux sujets indissociables, l’un marque l’appartenance à l’autre. D’après moi, bien qu’il soit visible de tous, il témoigne de notre identité pure. C’est la chose la plus intime, la plus individuelle, mais aussi la plus universelle qui soit : à la fois objet de désirs et source de complexes, devenant un instrument politique et artistique, souvent esclave de nos différentes pathologies psychologiques. L’humain ayant une relation extrêmement contradictoire avec le corps, ce dernier est devenu une inspiration artistique majeure et un sujet d’étude interminable. Entre un problème médical qui a coûté cher à guérir, l’obligation de le cacher, les comparaisons masochistes que l’on s’impose constamment et le passage par plusieurs états d’esprits, plusieurs questions se posent : Comment prendre conscience de la valeur de notre corps ? Pourquoi mettre le corps en général sur un piédestal et haïr autant le sien ?

 

L’aimer pendant une fraction de seconde en le regardant à travers une photographie, le ressentir grâce au prisme de la danse, le recouvrir par l’usage des vêtements, revenir à la haine pour ensuite l’aimer dans les yeux des autres et replonger. Vivre avec des cicatrices volontaires ou involontaires, être conscient de détruire sa santé à coups d’excès et s’infliger des frustrations, minimiser les problèmes, ne pas manger par peur de je-ne-sais-quoi ou je-ne-sais-qui. Avec lui, c’est tout ou rien…

 

J’ai donc compris que le corps était devenu mon ennemi au fil du temps, la source de mes maux. S’est alors développée une obsession de me réconcilier avec le concept d’enveloppe charnelle et de tenter de comprendre les relations que chacun entretient avec celle-ci. Pourquoi se tatouer, se mettre en scène, agir de manière irrationnelle, etc…

 

 

J’essaie de mettre des mots sur la manière dont on le perçoit, l’aime et le comprend par l’art et le dialogue.
J’ai posé des questions à des personnes d’origine, d’âge, de sexe et de milieu différents qui m’inspirent
par leur ouverture d’esprit, leur réflexion et leur bienveillance. Lorsque quelqu’un vous parle de son corps, il
vous exprime sa sensibilité et vous ouvre une partie de son intimité, il vous raconte son histoire personnelle, ses combats et sa culture. Échanger sur le corps en parlant des expériences, de sexualité et de la notion de souffrance corporelle, mais aussi réussir à cerner les moments qui font que nous nous sentons libre et heureux de posséder ce même corps.

 

 

“Il est matière et signe. C’est un réceptacle et un médium aux fonctions multiples, à la fois dramatique et symbolique.” – Andrea Grunert, Le corps filmé, 2006.

 

 

 

Emma

 

Le corps est prisonnier du mental. On est tellement dur à travers la projection de peurs et de fantasmes… C’est inouï à quel point on se fait du mal. Pourtant, le mental, une fois qu’on le calme, a le pouvoir de libérer totalement notre corps, quelles que soient ses limites physiques. C’est assez fou ça ! C’est ton attelage. Il est dirigé par ton mental et par tes émotions. C’est une mécanique qui nous permet d’être en interface avec le monde extérieur et d’interagir avec les choses qui sont à l’extérieur de nous; et il contient aussi des choses à
l’intérieur de nous dont on n’a pas conscience jusqu’à ce qu’on s’y intéresse.

Le toucher est mon sens le plus développé et même plus exactement la proprioception consciente : je suis capable de me représenter une cartographie complète de mon corps en termes de tensions/relâchements. Pour faire ça, je mets ma conscience là où je veux. La conscience qu’on a de lui nous permet de le comprendre, de l’accepter, de l’aimer et d’en prendre soin pour pouvoir agir dans le monde. Son expérience est infinie et géniale ! C’est celle que je vis, pas celle de quelqu’un d’autre. En ça il est unique. C’est un royaume, un terrain de jeu, une armure, une faiblesse, un cadeau, un moyen d’expression, un moyen d’interaction, un outil précieux et vachement sophistiqué ! Et simple en même temps. Parfois j’imagine qu’il n’existe pas, en fermant les yeux : j’imagine que je suis juste un univers vide limité par des résistances venant de l’extérieur. J’adore changer de point de vue, ça fait percevoir les choses autrement. Ou sinon j’imagine que tout ce que je perçois est un film; que rien n’existe vraiment. Le film est vraiment bon, pour l’instant j’ai pas le temps de m’ennuyer !

Pour moi un corps qui souffre est un corps maltraité (que ce soit par la conscience qui l’habite ou par un autre humain) ou qu’il a été accidenté. Il y a des souffrances acceptables et d’autres qui sont intolérables. Les plus violentes sont les blessures psychologiques : les blessures de l’âme se soignent moins facilement. Les douleurs physiques en général c’est plutôt utile et bon signe au départ : dans le sens où quand le corps produit de la douleur il informe la conscience qu’il faut faire quelque chose (genre « la plaque est chaude, enlève ta main »). Ce qui est dur dans la souffrance, c’est quand elle devient chronique et quotidienne. Ce qui est génial avec mon boulot (ostéo) c’est qu’il y a une recherche active pour soulager la douleur, résoudre le problème même quand il
est là depuis très longtemps. C’est un métier où il n’y a jamais de fatalité, tu peux toujours agir ; parfois tu n’as aucune certitude mais tu fais vraiment du bien au(x) corps. Mon but en tous cas c’est de faire changer les gens de perception par rapport à leur corps et du coup à leur douleur. Par le toucher, les manipulations.

Tout est parfait, et on est pas qui on est par hasard mais pas amour.

 

 

Musée du Louvre, Paris

 

Basma

 

Un corps est une identité, un trésor unique avec une personnalité forte de caractère. C’est douceur, science, amour et art. Il DEVRAIT être libre. Je ne pense pas qu’il le soit. Du moins pas celui de la femme. Nous devons apprendre beaucoup de normes que nous impose la société. L’épilation, la maigreur, le corps élancé, petits seins, gros seins, petits tétons, gros tétons, ventre plat, bouche dessinée, et j’en passe. C’est dur d’être une femme. Si on est trop grosse ou poilue, on nous rejette et nous balance les plus grandes atrocités cruelles. Si tu es trop grande, trop petite, c’est mal vu. La femme doit être grande, 1m73 minimum, avec une beauté caucasienne de préférence mais toujours avec un trait de personnalité sinon c’est pas vendeur, le ventre plat, aucun poil, jambes élancées, des seins mais pas trop, etc… Comment s’en sortir avec tout ça ? Et même dans la rue ! Admettons qu’on arrive tous à s’émanciper de cet archétype de beauté. Lorsqu’on arrive à s’assumer, être dans la rue en tant que femme n’est pas chose aisée.

Il y a encore quelques jours, un homme que je voyais souvent m’avoue qu’il ne m’a pas embrassée car “ il n’aime pas trop les formes”. Autant te dire que j’ai ris. Je mesure 1m60 et pèse 50 kg. Je suis bien heureuse d’avoir assez de recul pour me rendre compte que le bonhomme ne tourne pas rond.

Pour moi, le corps est la plus belle chose qui soit. J’ai toujours eu cette fascination envers ça, étant complexée plus jeune. Je ne suis jamais sortie sans mes gros pantalons, mes grosses vestes et mes Doc Martens jusqu’à mes 16 ans, même en pleine canicule. Il faut apprendre à se mettre en valeur, et par là je ne parle pas d’habits mais de mentalité. C’est dur, mais j’ai beaucoup d’espoir lorsque je vois tous ces mouvements actuels sur des mannequins qui posent avec leurs poils, leurs culottes rouge de sang, etc… Je suis peut-être optimiste, mais je vois du changement qui arrive à grand pas.

Pour ce qui est de l’homme, je reste persuadée qu’il est libre tant qu’il reste dans les “normes” de la société, c’est à dire hétéro, pas transgenre ni rien. Mais ça, c’est un autre débat. Lors de mon adolescence, j’ai fréquenté un ami qui m’a vraiment mis en confiance, nous dormions souvent ensemble et il me disait de me déshabiller pour dormir au lieu de garder mes couches d’habits. Au fur et à mesure, il me semblait normal de pouvoir assumer mon corps dans n’importe quelle circonstance. Je mets aujourd’hui des tenues parfois dures à assumer pour certaines, mais je n’y pense même plus, ça me plaît et je suis bien avec. J’aime me baigner nue, et me montrer nue devant des gens ne me dérange pas tant qu’il n’y a rien de pervers là-dedans. J’aime bien mettre les gens en confiance à ce niveau là. Je trouve que le voyeurisme est très français, c’est pour ça que je me sens à l’aise à Berlin. Là-bas c’est si simple à ce niveau là !

Sexuellement je me sens bien, dans le sens où j’ai la chance de me masturber assez régulièrement, je connais de plus en plus mon corps et ça a eu un gros changement dans mon rapport avec celui-ci. Je sais ce qui me fait plaisir ou non, c’est beaucoup plus simple pour indiquer à l’homme mes préférences. Comment communiquer avec autrui, exprimer mes besoins, etc… Je commence à peine à apprendre ça, avant ce n’était pas chose aisée, j’avais du mal à comprendre. J’ai eu de très mauvaises expériences. C’est dur de faire face à l’ego des hommes.

 

 

 

Musée du Louvre, Paris

 

 

Dali

 

Pour moi c’est un médium qui me permet de franchir les limites du tangible et du possible et ainsi d’accéder à l’au-delà, surtout celui féminin. Un corps parfaitement sculpté même au niveau de sa faiblesse et de sa
naïveté est synonyme de beauté divine. De ce point de vue, je suis admirateur de toute beauté qu’il dégage,
que ce soit à travers les muscles, la chevelure, le teint, les yeux étincelants, n’importe quel détail mis en valeur à travers lui me fait vibrer.

Actuellement je suis bien avec mon corps, il y a cinq ans ce n’était pas le cas parce que j’étais obèse et je n’étais pas du tout en phase avec mon corps, maintenant que je suis un sportif actif, chaque jour est une nouvelle découverte pour moi au niveau physique. Le regard amoureux d’une femme rend mon corps unique.

 

 

 

Musée du Louvre, Paris

 

 

Khadija

 

Un corps, c’est un instrument (dans lequel il y a mon âme) que j’utilise pour vivre et peut-être donner la
vie. Je le perçois avec curiosité, j’admire chaque détail qui raconte une histoire : une cicatrice, une vergeture, une trace de piqûre de seringue… Je ne suis pas bien dans mon corps car je n’arrive pas à accepter ses défauts ni à essayer de faire en sorte que ça change. Je n’ai pas pris soin de lui et ces vergetures ne partirons jamais, et que dire de quand je maigrirai, le résultat ne me plaira pas non plus, le corps flasque me répugne, mais moins que celui que j’ai maintenant. Mon rapport avec lui me pose problème car j’ai des problèmes avec la nutrition. Ce ne sont pas les standards de beauté qui me mettent mal à l’aise mais moi-même qui suis mal à l’aise et les remarques des gens ne m’aident pas. Le corps est un moyen d’expression aussi, alors si tu ne te sens pas à l’aise, ça se verra. Corps égal beauté (à nos propres yeux) mais aussi confort, et je n’éprouve pas du confort à me sentir serrée dans mes vêtements ou à avoir mal aux genoux à cause du surpoids; la santé est donc primordiale.

Sexuellement, ça dépend du partenaire, certains te font aimer ton corps et d’autres non, et automatiquement tu vas réagir face aux divers sentiments… Le fait d’être désirée sexuellement me manque (rires), tu sais comme c’est difficile en Tunisie d’avoir une pulsion et de l’assouvir, mais pour l’instant je voudrais faire du sport et perdre un peu de poids pour avoir plus confiance en moi et ne plus être timide sexuellement face à un partenaire.

 

 

 

Quentin

 

J’aime le corps des hommes, cela me rappelle la perfection de la Grèce Antique. Une puissance masculine se
dégage d’eux, les poils, les courbes, les couleurs, les veines… Celui des femmes est magnifique aussi, ceux avec
de petites poitrines m’éblouissent plus, ça m’inspire un désir charnel plus accessible à la paume d’une main par exemple. J’aime les cheveux longs des femmes aussi. Je n’ai pas de rapport particulier avec le corps mais je trouve qu’ils sont tous beaux, il faut apprendre à les regarder différemment je pense.

Notre esprit ainsi que ce que nous sommes devenus a été transformé par notre aspect physique. Si j’avais été extrêmement beau mon évolution dans le monde aurait été totalement différente, mon esprit aurait été lui-même différent. Mais mon esprit ne reflète pas mon corps et vice versa, l’enveloppe charnelle est aléatoire et régie par les forces de l’hérédité.

Dans mon cas, je subis des transformations lourdes et aléatoires dues à ma maladie. La question qui se pose : mon esprit change-t-il à cause de mon aspect physique ? Oui. Mais mon corps ne changera pas à cause de mon esprit. Il existe une inter-relation très étroite entre les deux, mais je pense qu’au fond il ne nous a pas été donné aléatoirement. Malheureusement depuis les changements physiques (que je ressens plus que mon entourage) lorsque je pense “corps”, je pense apparence physique. Je ne me trouve pas comme je devrais être, donc j’ai une gêne avec lui. Je suis à l’aise avec dans un cadre intime avec mon copain, ma famille et mes amis proches mais je ne me sens pas en confiance à l’extérieur. Je me sens comme transformé. Les douleurs perpétuelles que je ressens, avec l’impression d’être vieux avant l’heure. Ne rien pouvoir faire face à des souffrances anodines mais plus ou moins présentes tout le temps. Je pense que ces souffrances sont beaucoup plus pesantes que des souffrances vives mais courtes. Je me dis toujours lorsque je vais devoir affronter un moment douloureux : Qu’est-ce que c’est 10 minutes sur une vie entière ? Dans 3 jours tu auras déjà oublié la douleur même si sur l’instant c’est la pire de toutes.

L’épuisement corporel c’est le moment où tu es vide de force et vide de vie ; par exemple certaines hospitalisations que j’ai eu lorsque j’étais malade. La fièvre qui monte, si forte que je suis hospitalisé et la toux qui m’ôte la respiration. À ce moment l’épuisement est tel que même le cerveau ne suit plus. Je suis allongé sur un lit croyant mourir, divaguant à certains moments et mon père à côté de moi qui passe la nuit à l’hôpital et la fièvre qui ne baisse pas. J’ai vraiment l’impression que je vais mourir, puis à peu près 4 jours passent et je recommence à penser normalement et le corps suit.

Il est comparable à une enveloppe, une forme organique, à un arbre, une fleur, un animal. Freud explique par exemple l’expression d’objet sexuel. Une personne, une partie d’une personne ou un objet permettant d’assouvir des pulsions ou besoins sexuels, d’en faire une « chose » uniquement représentée comme permettant de satisfaire ses propres besoins. Donc peut-être que finalement nous sommes des machines à plaisir ou surtout à la recherche du plaisir.

 

 

 

 

 

 

Musée du Louvre, Paris

 

Iris

 

Ma relation avec lui s’est souvent traduite par du rejet et de la négligence. J’ai toujours aimé l’oublier, me
déconnecter de lui au point de manger sans faim, de ne pas prendre en compte mes règles, de ne pas faire
aboutir mes projets, de ne pas dormir la nuit. Chaque jour j’améliore ma relation avec lui, j’essaye de mieux le comprendre, je travaille activement avec lui. Ce qui peut paraître de petits pas sont pour moi de grandes avancées : ainsi, j’ai commencé à prendre en compte mes cycles menstruels et à essayer de découvrir ce que je ressens à chaque moment. Mon corps commence à s’octroyer un espace dans ma vie que je ne lui avais jamais permis, et la manière avec laquelle je l’ai mis en relation avec la nature cet été a été décisive.

J’aime penser que mon esprit n’est rien d’autre qu’un amas de connexions neuronales qui déterminent mes
actions mentales, mes pensées, ma personnalité. Que j’existe seulement comme corps, qui pense grâce à son cerveau. Cela me permet de vivre plus tranquillement et de sentir l’absence de spiritualité qui ne soit pas basée sur une hypothèse, ce qui est une action mentale parmi d’autres. Mais ensuite je me reconnais devant le miroir comme un être double : mon corps devient un ensemble, une masse biologique qui me sert
seulement de moyen de continuer ce que ma conscience veut à chaque moment. Je l’aime toujours un peu plus, il reste un peu d’Iris sans amour pour son propre corps.

Même si je reste déconnectée de lui dans de nombreuses situations, je deviens plus solide et sûre à chacun de mes pas, je souligne mes formes avec mes doigts et je reconnais les parties que j’aime. J’ai appris à l’aimer et à rendre naturels tous ses défauts, jusqu’à ce que me déshabiller devienne à chaque fois une montée d’amour propre. J’ai eu un processus intense. Je l’utilise maintenant comme un moyen d’exprimer ma sécurité, mes idées politiques, mes réflexions : c’est un élément essentiel pour ma créativité, et ce qui n’existait pas pour moi s’est imposé dans de nombreux aspects de ma vie. Je reconnais avoir encore des rechutes de confiance en moi et qu’il me reste beaucoup de travail, jusqu’à ce que je reconnaisse mon corps comme mien, en étant fière de lui. Je me sens également libre avec lui lorsque je me masturbe. Mes photos prises nue sont un acte de revendication de ma liberté et de l’existence de mon corps comme sujet politique.

J’adore danser. Seule ou entourée, sobre ou ivre, cela m’évoque toujours ma liberté et celle de mes mouvements, tout comme prendre un train et voyager. Fut un temps je me sentais enfermée, peu commode. Je ne me laissais pas emporter par mes mouvements : j’étais constamment préoccupée par le fait que certaines positions accentuent mes complexes aux yeux de mon ou ma partenaire sexuel/le. Aujourd’hui le sexe est un point de communion très important avec mon corps, je me laisse emporter par la chimie des deux corps et je redeviens hypersensible avec les stimuli que je reçois. Le sexe a été une rencontre avec l’amour propre pour mon corps, il m’a même beaucoup aidé à me sentir désirée. À présent c’est un amour plus individuel et plus fort qui sort de mon corps vers mon propre corps.

 

 

 

Léa

 

Je me sens le plus libre avec mon corps quand je danse. La manière dont on l’utilise, le bouge dans l’espace,
le mouvement qu’il fait en rapport avec les autres le rend unique. Chaque corps a sa danse parce que c’est un mouvement et chacun possède son propre mouvement car il est différent par sa taille, son poids, ses formes, ses contre-formes… La danse est l’art du mouvement du corps.

Je le trouve incomparable car chacun le vit différemment, et qu’il peut changer en fonction du moment vécu. On pourrait donc le comparer à une matière malléable, genre un chewing-gum ou de la pâte à modeler, surtout quand tu es danseuse… Je dirais que ce qui me procure le plus de plaisir c’est le soleil, en plus de sentir la chaleur sur la peau, c’est lui qui permet de voir le monde qui nous entoure. Ce monde horrible mais à la fois merveilleux. La chaleur en général, que ce soit celle du soleil, d’un autre corps, du feu. Il y a quelque chose de réconfortant et de très beau à la fois.

L’épuisement corporel c’est aller jusqu’au bout, dépasser ses limites, c’est vachement jouissif s’il est fait dans de bonnes conditions, je veux dire par là lorsque c’est volontaire, et non subi et une condition de la survie. Mais je crois que l’on ne se sent jamais aussi vivant qu’après avoir effectué un énorme effort, que l’on s’est surpassé, qu’on a mis toutes nos forces dans quelque chose. L’épuisement mental, lui, me parait plus négatif bizarrement. Peut-être parce que je renvoie cela à l’expression « tu m’épuises », quand une personne te saoule. Souvent je vis l’épuisement mental quand une personne m’accapare, prend toute mon attention pendant longtemps, trop longtemps. À la fin j’ai l’impression de ne plus avoir d’énergie, comme si elle m’avait tout pris…

 

Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg

 

 

Haizea

 

Je ne me sens pas vraiment bien avec mon corps car je dois encore apprendre à me soucier davantage de cette maladie dont je souffre et je ne la traite pas comme je suis supposée le faire. Le corps est quelque chose de beau et quelque chose que vous pouvez utiliser pour vous exprimer de différentes manières, par exemple avec des vêtements, des tatouages, des piercings, etc… C’est aussi une chose dont vous devez apprendre à vous occuper et à aimer.

 

 

Cassandre

 

Venant d’une famille composée d’un côté « hippie » et d’un autre « catholique conservateur », j’ai été élevée dans l’acceptation du corps, sa présence est factuelle, sa nudité est normale. Je pratique le naturisme à la plage depuis mon enfance, je ne me suis pas souvent questionnée sur ça. J’ai grandi dans une maison avec une seule salle de bain, que toute ma famille utilisait en même temps le matin. Je connais le corps de mes parents et ils connaissent le mien, encore aujourd’hui. J’apprécie regarder des corps, celui des femmes et celui des hommes ont tous les deux leur beauté incomparable. Mais si je dois choisir je préfère celui des femmes en termes de visuel.

Sexuellement je crois que je me sens assez libre mais que j’appréhende trop le manque de liberté du ou des partenaire.s, du coup je suis tout aussi limitée… Je ne fais que ce que je veux faire. J’ai souvent besoin de parler de sexualité, de prévenir, de faire les historiques des corps avant de me lancer. Je fais partie des 1/3 femmes qui ont subi ou subiront un viol dans leur vie. Je suppose que ça affecte mon rapport à la sexualité. Et j’ai remarqué qu’en tant que personne très contrôlante de moi-même, j’apprécie les situations de soumission qui me permettent de donner entière ma confiance et de lâcher prise.

Hyper consciente, j’ai surveillé (et surveille toujours) mon corps depuis mon enfance. D’enfant en surpoids je suis devenue une adolescente très musclée avec comme seule objectif d’être maigre, car la maigreur est malgré moi mon idéal de beauté. Aujourd’hui j’ai commencé à évoluer sur ce point mais je fais toujours le yoyo du poids alors je vois beaucoup les changements, ne serait ce que par la taille des vêtements.

Qu’est qu’on entends par souffrance corporelle ? Genre une douleur physique ou une haine de soi qui nous pousse à nous détester et en souffrir ? Dans le premier cas, même si j’ai eu des accidents qui m’ont cassé les deux jambes je ne pense pas avoir été très loin. Dans le deuxième cas, comme 95% des femmes, je me suis détestée de manière constante longtemps. Maintenant c’est plus ponctuel. À la croisée de ces deux cas, je souffre d’un trouble psychologique appelé la dermatillomanie, qui me pousse à gratter et labourer ma peau jusqu’au sang pour en faire sortir je ne sais quoi puis à la contrôler, puis à complexer et tenter de cacher les marques que cela me laisse. La plupart du temps ça ne me fait pas mal mais lorsque je me gratte avant de prendre ma douche, l’eau me pique et me rappelle que mon corps peut ressentir la douleur.

Ma présence dans ce monde est insignifiante. Je ne fais rien qui le changera, je ne ferai probablement jamais rien qui le changera. C’est peut-être une bonne chose pour moi dans un sens très égoïste (je n’ai aucun mal avec la notion d’égoïsme). Je ressens des émotions positives alors je ne regrette pas d’être là. En soi, ça doit être le truc le plus important, ne pas regretter d’être là, avoir hâte de voir ce que la suite nous réserve. J’ai assez hâte de voir qui je serai dans 3 jours, 3 semaines, 3 mois, 3 ans, j’espère que je serais cool.

 

 

 

 

 

Atelier sculpture, Moscou

 

Imen

 

Le moi est constitué seulement d’instincts, une vision qui valorise mutualité, mouvement, force, et ainsi développement, ce qui est toujours mon but ultime en tant qu’existence meilleure. Donc le corps n’est pas
seulement mon essence, mais aussi ma force et mon arme. Mais plus on vit plus on découvre, on passe par
différentes expériences, aussi douloureuses, ce qui influence nos pensées évidemment. Le moi n’est pas un corps seulement, c’est un tout, une diversité qui s’unit, je suis finalement un corps, un esprit, une âme, beaucoup de diversité qui ne nie pas l’unité. Je ne nie aucun élément et je suis en parfaite harmonie avec tout.

En fait ma vision par rapport au corps est un reflet de ma vision par rapport au monde. Le monde est une diversité absolue qui est en contradiction (plus et moins, masculin et féminin, jour et nuit…) mais tout y est en relation harmonieuse. Il n’est pas libre, puisque physiquement et biologiquement le corps a besoin d’oxygène, de nourriture et d’eau, d’où la dépendance. Il n’est pas libre puisque psychiquement le moi est toujours en conflit avec le surmoi et le soi, Freud dit « le moi n’est plus maître même dans sa maison », il est soumis aux obligations du surmoi et des désirs du soi, ainsi le corps est soumis et non libre et maître.

Finalement, il n’est pas libre puisque la société capitaliste crée de faux besoins, un manque infini (citons l’exemple de l’industrie pornographique, les publicités, les vedettes). Ainsi le corps est un jouet dans les mains des majors de production. Cependant, dire que le corps n’est pas libre ne veut pas dire qu’il ne peut pas être libre. En fait la liberté est pour moi un concept métaphysique, ce n’est pas quelque chose d’inné mais c’est une praxis (une pratique), un acte, une résistance, pour être finalement une concrétisation; comme le dit Simone de Beauvoir : on ne naît pas libre on le devient.

Ce que je vois jusqu’à maintenant, c’est que le corps masculin et le corps féminin sont évidemment différents d’un point de vue naturel et physique mais que cette différence n’impose pas automatiquement un conflit ou une domination. Au contraire c’est une différence qui doit créer le partage et l’union. Cependant, la société capitaliste et patriarcale a créé ce conflit de domination entre corps masculin et corps féminin. En fait les deux corps souffrent de plusieurs complexes créés par la société, pour le corps masculin il est restreint, handicapé par l’illusion de l’idée de la possession, de force et de stérilité, pour la femme elle est toujours handicapée par l’angoisse de la virginité. Ces deux complexes sont les deux énormes problèmes dont souffrent nos corps.

Je pense finalement, que la libération de chaque société dépend de la libération du corps d’un côté et de la libération des moyens de production de l’autre côté, c’est à dire que la libération ne peut être que sexuelle et économique.

 

 

 

Musée du Louvre, Paris

 

 

“ Si je devais résumer tout ça en une phrase, le corps, pour moi, est un désir conscient qui
lutte pour sa liberté et son harmonie avec le monde.” – Imen.

 

Nous entretenons la relation la plus durable, obligatoire et instable avec notre corps. Il sera à jamais
imparfait. Devenir à l’aise avec lui est un processus compliqué mais pas impossible. Il est bien plus qu’une
simple image de couverture, c’est un historique, une oeuvre d’art quasiment indéchiffrable. L’une des étapes du processus est de le raconter, de dialoguer avec lui et celui des autres, il est poésie.

 

 


Pensées

CORPS EN CRISE ET LIBÉRATION DE L’IDENTITÉ

Par Ines Lecointe

Juil 2019


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