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Les paradoxes de Kawabata Makoto, chef incontesté d’Acid Mothers Temple.

 

Je n’ai jamais beaucoup aimé les interviews lorsqu’elles se ressemblent et s’enchaînent sans le naturel d’une conversation. Ce qui m’a toujours paru démontrer deux choses : les journalistes retravaillent trop leur entretien, jusqu’à le rendre factice et purement informatif, sans jamais laisser deviner qui se cache derrière les lèvres qui ont prononcé ces mots ; ensuite, que la nature de cet échange est déjà trop solennel. Mais l’idée d’écrire un papier, en ces temps de détresse spirituelle, sur un groupe de noise psychédélique japonais qui clame faire la musique du trip ultime et se traîne autour de la Terre depuis vingt ans en semant des albums allant de l’improvisation bricolée à la chanson de troubadour occitan – et qui venait justement défendre son dernier disque à Bruxelles –, avait tout d’une idée charmante. De plus, Acid Mothers Temple paraissait abordable, et surtout, son chanteur, bien bavard! … J’ai lancé quelques mails à la mer l’avant-veille et Makoto Kawabata m’a répondu par l’affirmative dans la nuit.

 

 

Quinquagénaire, chef incontesté du groupe depuis sa création et unique membre permanent avec son ami Hiroshi Higashi, Kawabata est aussi le porte-parole officiel d’Acid Mothers Temple : toute interview se fait en sa présence. Et pour en avoir lu la plupart, elles ne parlent que de lui. Il fallait se rendre à l’évidence qu’un article sur le groupe ne serait rien de moins qu’un portrait de Makoto : ce qui m’arrangeait bien, puisqu’il serait seul à répondre.

 

 

Enfant d’Osaka, amoureux depuis l’adolescence de musique concrète tout autant que de musique ethnique, Makoto a fondé son premier groupe en 1978, du haut de ses treize ans et sans savoir jouer d’un seul instrument. Il voulait expérimenter sur le hard-rock de Deep Purple en y ajoutant les modulations électroniques de Stockhausen! Il voulait surtout faire la musique du voyage ultime, qu’il ne trouvait nulle part ; et ce, en pleine année de naissance de la vague punk au Japon. Tout en avalant une bonne gorgée de mépris, il aura néanmoins gardé du sacerdoce punk un esprit « DIY », dont il n’a jamais voulu s’écarter. Pour preuve, pendant quatre ans, les gars ont joué en live sur des instruments qu’ils construisaient eux-mêmes, sans même savoir qu’il existait un accordage pour les guitares ; jusqu’à ce qu’un soir de tournée, Makoto aperçoive en backstage un autre groupe s’accorder ensemble.

 

Le groupe qui nous intéresse fut fondé en 1996 sous le nom d’Acid Mothers Temple and the Melting Paraiso U.F.O. Ils ont connu un succès critique avec leur premier album éponyme en 1997, qui s’apparentait à un album solo de Kawabata lui-même : une heure de boucan quasi-indéchiffrable d’où émergeait déjà le morceau qui demeure leur plus connu, The Pink Lady Lemonade. Un hymne du groupe ré-enregistré à intervalles réguliers et la pièce séminale de leur style : une vaste jam improvisée autour d’un seul riff répété inlassablement, sans paroles, et au titre référentiel. Affilés un peu vite à la vague Japanoise qui connaissait à la fin des années 90 une éclosion de popularité en Occident, ils eurent d’abord l’attention de la presse grâce à des tournées incessantes en Europe et aux Etats-Unis, sans avoir la moindre considération sur l’archipel. Tandis que le groupe ne jouait pratiquement jamais au Japon, Kawabata accordait en 2002 une interview à Pitchfork. Finalement, cet intérêt de la presse aussi soudain que fugace, avait permis à AMT de se forger une fanbase solide et durable en Occident, qui leur assurerait des tournées internationales toujours rentables.

 

Depuis, ils n’ont jamais cessé de tourner, sans atteindre une renommée plus grande. Des dizaines d’albums ont suivi, avec des noms divers au gré des formations et des associations avec d’autres groupes : Acid Mothers Temple and the Cosmic Inferno, AMT and the Pink Lady Blues, AMT and the Space Paranoid, etc. Mais comme le dit Kawabata : « toutes sont de vraies manifestations d’Acid Mothers Temple ».

 

 

Il faut entrer dans AMT en gardant à l’esprit que Kawabata a une vision du monde qui peut aisément faire lever le sourcil, tout autant que sa musique peut rendre littéralement cinglé. Son attrait conflictuel pour les spiritualités de tout horizon le discute toujours à des prétentions de démiurge, mais qui ne manquent jamais d’humour. Quand un gars de cinquante-trois ans, sobre comme un chameau, vous clame les yeux dans les yeux, qu’il est le récepteur d’une musique venue des tréfonds de son cosmos, vous êtes en droit de vous réjouir d’un entretien avec lui.

 

Mon affectation, deux dictaphones et mes quarante questions au creux des poings, j’ai filé au Magasin 4, sur les quais de Moelenbeek.

 

 

J’entrouvris un grand châle bariolé qui servait de rideau pour m’introduire dans ce qui semblait au dortoir des artistes : des lits superposés où était couché le batteur, des sacs et des instruments, une table basse au centre d’un cercle de fauteuils, dont un où s’asseyait Makoto en refermant son ordinateur. Makoto et son air de vieil arbre ébouriffé – Makoto et son pantalon à pattes d’éléphants noires fendues d’un jaune flamme – caressant du bout des doigts une canne : « J’ai beaucoup de problèmes au corps… », me dit-il avec un sourire gêné.

 

Allumant mes appareils devant la longue liste de mes questions, une comète d’inquiétude passa dans ses yeux félins. Je lui assurai qu’il n’aurait qu’à refuser celles qu’il trouvait ennuyeuses… Ont suivi trois-quart d’heure d’interview et une demi-heure de discussion bon enfant.

 

J’amorçais d’abord sur le Japon et ses scènes musicales. Par le passé, Kawabata mentionnait à la rigueur l’apparition d’une petit vague psychédélique au milieu des années 80… Même pas une vague, pour être honnête, mais quelques groupes qui ne se contentaient pas d’imiter les Occidentaux. Cela avait-il changé, évolué, essaimé?

 

Makoto Kawabata : Je pense que ce mouvement est mort, la génération suivante n’a pas suivi cette musique. Ils ont composé tout autrement. Notre musique sera finie d’ici peu : nous sommes d’âge mûr maintenant, je suis le plus jeune de ma génération et j’ai 53 ans. Et non, je ne crois pas qu’il y ait de scène au Japon. Il y a de petites fulgurances, des passions. Si tu parles d’une scène à un musicien japonais, il en rira. Personne n’y croit. Il y a vingt ans (1) nous avons eu un petit espoir. Aujourd’hui, rien du tout. Les gens doivent être déçus.

 

 

 

 

Mauvais Magazine : Tu disais vouloir jouer avec de jeunes groupes dorénavant : avec quel groupe japonais as-tu aimé jouer? Tu peux nommer des groupes japonais inconnus en Europe, et que tu adores?

M.K. : Y’en a beaucoup. Dans les dix dernières années, il y a un groupe de Kobe. Une atmosphère post-rock très unique : Sukimoto… Paralympics, aussi : du high-speed-punk, et le guitariste est in-croy-able… Il a une influence plutôt country ou blue grass, des techniques de slide. Tous ces éléments qui ne correspondent habituellement pas au punk. Souvent, on dirait du Captain Beefheart, Parfois ça sonne comme une gigue, ou de la country, mais avec la vitesse du punk hardcore. Pas de basse. Juste guitare, batterie et voix. Dans les années 80, un groupe comme Off Mask 00 d’Osaka. Punk, avec un côté prog rock, mêlé à de l’avant-garde, et même à de la house des débuts. Ils ont perdu plusieurs membres et sont devenus une formation house. Je ne connais pas bien la musique contemporaine au Japon, parce que ma génération est déjà trop vieille. Il y a un grand fossé des générations chez nous…

 

M.M. : Pourtant, Kikagaku Moyo te tiennent en estime.

M.K. : Je ne les connais pas, d’ailleurs personne ne les connaît au Japon, ils n’y sont jamais. Ils sont comme un groupe européen. Peut-être que je les ai rencontrés… Mais je suis totalement désintéressé par leur musique. Pourquoi devrais-je? Parce qu’ils sont mes héritiers? Ils font une copie de psychédélisme, selon moi. Il y a tellement de groupes plus intéressants au Japon qui n’ont aucune chance d’être connus en Europe…

 

Mon premier sentiment fut de le trouver fatigué. Une sorte de conscience de son âge, de faiblesse physique, d’oubli dans lequel il pourrait tomber, voile son visage et ses paroles d’un air de sereine résignation, même dans ses éclats de rire les plus bonhommes. Certes, sa vision teintée de pessimisme sur la musique au Japon n’est pas neuve : dès la création de AMT, il riait déjà de toute idée d’une scène japonaise, et aurait-elle vu le jour il aurait refusé d’en faire partie, se clamant très individualiste et détestant les communautés. Mais ce pessimisme personnel n’est pas sans fondement : il lui a été très difficile de pouvoir jouer dans son propre pays. Pour vivre de sa musique, il a dû, pendant plus de vingt ans, proposer aux fans incorruptibles d’Occident toujours plus de dates et de disques. Il utilise les titres les plus lysergiques et les pochettes les plus dénudées – voir celle de Blue Velvet Blues – dans le seul but, de son propre aveu, d’attirer l’œil et de vendre. Méthode que certains diront racoleuse, mais qui paraît l’unique moyen pour un groupe expérimental de ne pas crever. Il s’est d’ailleurs souvent plaint de la mauvaise distribution au Japon, du mépris des disquaires, et de la presse minable et irrespectueuse ; cette dernière surtout est sa nemesis, il n’a plus de contact avec eux depuis plus de vingt ans.

 

 

 

M.M. : Tu continues à sortir énormément de disques et à tourner beaucoup : il est encore difficile de vivre de votre musique?

M.K. : On a tellement de dates qu’aujourd’hui nous n’avons plus de problèmes d’argent, mais on ne peut pas se permettre d’arrêter… Pourtant, on se fait vieux, surtout moi et Hiroshi Higashi, qui sommes les aînés. Par exemple, cette tournée, nous avons 41 dates en 41 jours. Et ensuite nous aurons une tournée au Japon et une tournée en Asie, tout ça avant Noël… Les gens croient que nous sommes des surhommes ou des thaumaturges, mais on se fait vieux. J’ai tellement de soucis avec mon corps, aujourd’hui… Si on pouvait avoir moins de concerts pour autant de fric, ce serait mieux! *rires*

 

 

 

 

 

 

M.M. : Tu dis que votre musique est vieille mais, paradoxalement, tu parais ne te soucier ni du vieux, ni du neuf?

M.K. : Je me fous du nouveau ou du vieux. Au bout d’une minute, tout est déjà vieux. Quelque chose d’absolument nouveau est totalement incompréhensible pour quiconque. Mais quelque chose d’un peu nouveau, les gens peuvent suivre.

 

 

M.M. : Tu crois au progrès en art?

M.K. : Tout a progressé, mais en bien ou en mal? *haussement d’épaules* Rien ne reste en place. Même ceux qui espèrent rester à leur place sans le savoir finissent par changer.

 

M.M. : Tu crois plus en une évolution permanente?

M.K. : Ouais, exactement.

 

M.M. : Et l’originalité, ce n’est pas, selon toi, le but principal d’un artiste?

M.K. : Je ne sais pas trop… Je respecte les fondateurs, parce qu’ils ont amené quelque chose… Mais la musique, non, tous les arts et même tout dans ce monde… ça n’arrive pas comme ça d’un coup : les gens se sont toujours inscrits dans une continuité. Donc j’ai du respect pour les fondateurs, même si je n’aime pas leur musique…

 

M.M. : Une certaine forme de respect de la tradition?

 

Il répéta des « oui » à très grande vitesse, avec toujours ce sourire bonhomme… Ce qu’il fit à nouveau plusieurs fois par la suite, parfois en plein milieu de la conversation. Je ne sus jamais si cela avait pour but de me faire saisir qu’il comprenait parfaitement ce que je voulais dire, ou une manière polie de me faire fermer ma gueule. Je me rabattais sur une question qui devait lui plaire.

 

M.M. : T’as souvent voulu rectifier les idées fausses que se faisaient les journalistes occidentaux sur ton pays. Tu te méfies de la vision fantasmée qu’on se fait du Japon?

M.K. : Ouais, mais c’est partout pareil. Les japonais excitent une idée d’exotisme pour les Occidentaux et le monde entier. Et avec Internet, l’imagination s’excite d’autant plus…

 

M.M. : T’es toujours amoureux de la musique des troubadours?

M.K. : Oui, beaucoup.

 

M.M. : Je crois que tu voulais faire disperser tes cendres depuis une ruine occitane?

M.K. : Je… Je ne suis pas si intéressé par les ruines ou autre… Et je n’y connais pas grand-chose en Histoire. L’Histoire ne me regarde pas. Ce n’est pas mon problème. Donc cela reste plutôt un fantasme pour moi. Je ne suis intéressé que par la musique, et peut-être un peu… le style. L’atmosphère médiévale. J’aime bien le Moyen-Âge parce qu’on pense que ce sont des temps de ténèbres, des temps de magie. Ces choses-là me branchent bien.

 

M.M. : Cette magie-là t’intéresse en soi, ou bien l’imagination que les gens avaient vis-à-vis de leur environnement, de la nature, etc.?

M.K. : Ouais, je ne fais confiance à personne, et je m’intéresse très peu à la science, je n’y crois pas! *rires*. Avant Galilée, le monde était plat! (2) Il y a donc la possibilité que tout le XXe siècle ait eu totalement tort. Qui peut croire que la science soit une vérité totale? Donc non, je ne peux faire confiance à rien, mais je veux tout de même croire en quelque chose… Donc, si je dois croire une partie de la science, je dois aussi croire en la magie médiévale. C’est le même mensonge, selon moi.

 

Carte d’un psautier, années 1260 (Londres, British Library)

 

M.M. : Tu penses que l’homme moderne manque de spiritualité à cause de la science et par sa déconnexion avec l’environnement?

M.K. : Je ne sais pas trop, parce que la plupart des gens qui utilisent le mot « spirituel », n’en ont absolument pas, de spiritualité… Mais je n’en sais rien… Je suis là, tu es là, on n’en est pas bien sûr. Mais au moins je suis là, j’espère : et ça me suffit.

 

M.M. : Tu veux faire une musique qui n’a besoin ni de drogues ni d’alcool pour être effective?

M.K. : Pas forcément, je pense qu’avec la musique d’Acid Mothers Temple je dois rendre les gens heureux, contrairement à mon travail solo qui est plus personnel. Elle contient des effets que la drogue ou l’alcool peuvent créer. Donc peut-être qu’ils n’en prendront plus. Mais s’ils en prennent quand je joue, ça va peut-être être deux fois plus puissant! À vrai dire, je m’en fous.

 

M.M. : J’ai remarqué que tu aimais beaucoup la musique ethnique, peu importe de quelle provenance…

M.K. : Ah! Je n’aime pas toute la musique ethnique! Je n’aime pas la musique des Tropiques…

 

M.M. : Ouais, tu détestes le reggae…

M.K. : Et bien d’autres… Ces musiques des régions chaudes. Probablement parce que la terre y est très fertile, et que la nourriture y est abondante… Peut-être que la vie y est plus facile : ils jouent une musique festive, dansante. La musique des régions froides comporte plus de belles mélodies… Elle est plus stoïque. Je suis plutôt de ce genre-là. *rires* La musique des Tropiques est… trop heureuse!

 

M.M. : Dans la musique ethnique, est-ce la part spirituelle qui t’attire?

M.K. : Oui, comme les chants rituels… Mais je me fous des religions et tout ça, il n’y a que le son qui m’intéresse.

 

Ha ha, je te tiens mon salaud, me disais-je : et tout ce délire de ton cosmos qui te transmet de la musique?

 

M.K. : Le mot Cosmos veut dire que… Je n’ai aucun autre mot. Je ne sais pas ce que c’est, donc je lui donne le nom de Cosmos. C’est une chose, et je ne veux pas vraiment la nommer…

 

M.M. : Tu ne veux pas lui donner le nom de Dieu.

M.K. : Voilà.

 

M.M. : Et tu as de la famille bouddhiste, ou shintoïste?

M.K. : Oui, bien sûr, mais au Japon, la religion est plutôt une affaire de coutumes. Il y a beaucoup de gens qui respectent les traditions, mais peu de croyants. Nous avons perdu notre religiosité après la Seconde Guerre Mondiale… Les japonais sont devenus allergiques à la religion. Quelle qu’elle soit. Si tu disais que t’étais bouddhiste ou chrétien, les gens te fuyaient comme la peste. Pour les japonais, aujourd’hui, toute religion est apparentée à une secte.

 

Il s’est un peu tortillé sur son siège, dans une pantomime d’agnostique contrarié. J’en ai profité pour attaquer ce qui m’intéressait le plus.

 

M.M. : Parle-m’en un peu plus : depuis que tu as commencé la musique en 1978, tu as toujours voulu atteindre un son que tu avais dans la tête, petit, un bourdonnement.

M.K. : Au début, c’était un bourdonnement… Comme un son électronique. J’étais persuadé que c’était un message OVNI. Mais je pense qu’à l’époque, j’étais un mauvais récepteur. Maintenant, je pense être un bien meilleur tuner. Je peux mieux recevoir la transmission radio.

 

M.M. : Et c’est ta quête, de devenir un meilleur transmetteur pour cette musique interne? De transmettre le plus fidèlement cette musique?

M.K. : Oui!

 

M.M. : Tu penses que la personnalité, ou l’ego, peuvent interférer, brouiller le signal?

 

M.K. : Exactement. La musique est déjà achevée dans mon Cosmos. J’essaie d’attraper 100 %, mais c’est impossible. Donc je tente d’en saisir le plus possible. Mais parfois, quand j’ai de nouvelles techniques – généralement on veut montrer sa nouvelle technique – je me pose la question : cette musique nécessite-t-elle une telle technique? Sinon, pourquoi en faire étalage? Mais je suis humain aussi, et j’ai envie de la montrer. Il y a une tension entre ces deux tendances. Il me faut donc toujours tuer mon Ego.

 

 

 

 

Cette conversation devenait de plus en plus bizarre. Hiroshi Higashi, le claviériste, avec sa dégaine d’ermite des montagnes, entra un instant dans la pièce, nous regarda, les yeux fixes, tentant de déchiffrer quelques mots avant de s’enfuir à nouveau.

 

M.M. : Tu as fait un rêve, autrefois, dans lequel tu as entendu une musique formidable, faite par un orchestre céleste?

M.K. : Quand je l’ai entendue pour la première fois, c’était un tel choc. J’ai compris que c’était un rêve, alors j’ai voulu m’en souvenir, parce qu’au réveil, d’habitude j’oublie tout. J’ai oublié les mélodies, mais je me rappelle des textures, des sentiments. Donc j’essaie de l’atteindre.

 

M.M. : Et tu t’en approches?

M.K. : J’espère. C’était un orchestre étrange qui jouait de très courtes mélodies qui se répétaient inlassablement, très minimales. Mais c’était d’une beauté extraordinaire. Alors j’ai voulu m’en souvenir.

 

M.M. : C’était donc un rêve conscient.

M.K. : Oui. Quand la musique s’est arrêtée, je me suis dit : réveille-toi! Et au réveil : rien! Plus aucune mélodie, seulement des images, des textures et des sentiments.

 

M.M. : Et le jour où tu l’auras atteint, tu arrêtes la musique?

M.K. : Oui, si j’arrive à saisir cette musique, je peux arrêter. Je crois que je serai satisfait. Enfin, je crois…

 

M.M. : C’est peut-être la forme pure de cette musique de ton Cosmos.

M.K. : Oui, comme de l’or.

 

 

 

 

La fin de la conversation fut parasitée par la première partie, dont on percevait les basses. Je finis par me dire qu’il était temps de mettre les voiles et le remerciai pour cette longue discussion.

 

Le concert fut incroyable. Tout le public, à peu de choses près, était bourré et s’agitait d’un mouvement pendulaire. Le groupe, quant à lui, s’accordait à merveille, dans la création d’un univers musical original : la basse-batterie rappelait les jams chamaniques du Pink Floyd période Syd Barrett, où venaient s’ajouter les stridences électroniques héritées de la musique de Stockhausen. Une chanteuse prononçait des sortes de mantras indéchiffrables en jouant de la mandoline. Et sur cette sorte de plate-forme : Makoto, toujours lui, qui déversait des déluges de notes, bruitistes ou virtuoses, et ce jusqu’à des extrémités souvent géniales et parfois cacophoniques.

 

Mais toutes révélaient un homme sûr de son talent, conscient de sa disparition future, et tout à fait paradoxal dans ses aspirations : une constante tension de sentiments contraires, qui le rendent plus trouble et plus intéressant. Tout à la fois, fasciné par « la musique céleste incarnée sur Terre »(3), disciple de son cosmos, amoureux d’une vision magique du monde, agnostique méfiant de toute religion, seule voix du groupe et chef incontesté, individualiste à tendances mégalomanes qui ne veut pas parasiter sa musique avec son ego, mais pianote sur sa guitare à des vitesses folles et la fait voler comme le plus ostentatoire des Guitar Heroes ; méfiant de la science mais amoureux de toutes les technologies sonores qui en sont le fruit ; méfiant d’internet et constamment sur les réseaux sociaux pour faire survivre son groupe ; méfiant de tout mais avide de croire… Finalement, un parfait enfant de la fin du XXe siècle.

 

 

 

 

1 A la fondation de A.M.T. ndlr.
2 Rectifions quand même que les grecs et les chrétiens qui se basèrent sur leur astronomie, considéraient depuis Parménide que la Terre était une sphère, bien que la plaçant au centre du Cosmos. L’idée d’une Terre plate n’était en aucun cas courante au Moyen-Âge Occidental. Ndlr.
3 Ainsi parle-t-il de la musique des Troubadours, ndlr.

 

 

Propos recueillis par Timothée Rocca, les photos du concert sont de © John Gallardo pour le webzine Shot Me Again

 

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Musique

Les paradoxes de Kawabata Makoto, chef incontesté d’Acid Mothers Temple.

Par mauvais

Nov 2018


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