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Nos réalités se meurent, longues vies à nos musées imaginaires !

Dennis Adams, Malraux’s Shoes, 2012, Courtesy of the artist & Gallery Gabrielle Maubrie, Paris

 

 

Nos réalités se meurent, fracassées par des mots étranges, coronavirus, pandémie, COVID-19, bouleversées par un Memento Mori, ce murmure, «Souviens-toi que tu meures», nos réalités sont à l’agonie.

 

Se balader sans une attestation en poche n’a jamais semblé si doux, le ciel, si bleu, le visage de nos amis, de nos frères, de nos sœurs, des amoureu.ses.x, si tendres à contempler. Confinés, liés par des chaînes morbides au reste du monde, notre rapport à la réalité s’est déformé, jour après jour, quand tout ce qui existait dans nos regards s’arrêtait aux seuils de nos appartements, de nos maisons, quand le mot dehors portait une sonorité étrange, presque évanescente… Et soudain:

 

 

« 53% des utilisateurs d’internet en France cite la consommation de biens culturels comme l’une des actions les plus importantes dans cette période de confinement. »

– Hadopi

 

 

Et soudain, la culture a recouvert son sens.

 

Pris dans le tourbillon de nos existences, enchaînés à la monstrueuse productivité, nous l’avions reléguée à une distraction qui, bien que sympathique, n’en demeurait pas moins inutile, si bien que nos allées et venues au cinéma, dans les musées, se faisaient pour « passer le temps » et non pour le vivre. Le séisme du coronavirus a craquelé nombre des croyances déformantes que nous avions assimilé à la réalité. La place de la culture et son rôle au sein de l’existence humaine est l’une d’entre elles.

 

Cette place toute particulière s’est révélée dans son empreinte économique d’abord. On la croyait légère la culture. Il s’est avéré que que le patrimoine culturel et le tourisme, joints aux industries culturelles et créatives peuvent contribuer jusqu’à 10% du PIB dans certains pays, en témoignent la précarité économique dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui. Le Conseil mondial du voyage et du tourisme estime en effet qu’un emploi sur cent, soit 310 millions d’emplois dans le monde entier, est généré par le tourisme (un touriste sur trois estime que la culture est la raison principale du choix de destination).

 

 

La grande galerie du Musée du Louvre vide ©ASLM  -ceci n’est pas une image du clip de Beyonce-

 

On la croyait légère la culture… Sous le soleil de la pandémie, son immensité a vu le jour. La culture est un titan traversant le temps et l’espace, titan cousu des mille fils liant l’humanité entre les pays et les époques.

 

 

Car elle est là sa véritable valeur, celle qui, avant la pandémie, avait été enfouie dans l’oubli. La culture, c’est la construction constante de l’identité humaine, le rapprochement sans relâche des sociétés entre elles, la réconciliation miraculeuse des contraires. Ainsi, le désir de la pérenniser, à l’heure de la crise du coronavirus, a considérablement accéléré la coopération entre les pays du marché commun du Sud, MERCOSUR, initiant le tout premier exercice collectif d’évaluation statistique portant sur le secteur culturel.

 

 

« La culture nous unit une fois de plus. Elle motive un engagement de tous et possède un pouvoir de guérison qui nous montre que prendre soin des autres et de la planète, c’est prendre soin de soi-même. »

M. Tristan Bernard, Ministre de la Culture, Argentine Réunion en ligne des ministres de la culture de l’UNESCO, 28 avril 2020

 

 

        

Série « Stay Home » de Mathieu Persan

 

Comment guérir cependant quand nos cellules sont réduites au silence ? La première conséquence majeure de la pandémie, la mise en application du confinement, a eu inévitablement pour effet le bâillonnement de piliers culturels. La fermeture des cinémas, des musées, des salles de concerts, condamnant la fiscalité de la culture, s’est révélée une grande menace pour cet écosystème.

 

Selon les enquêtes récentes menées par l’UNESCO et le Conseil international des Musées, environ 10% des musées du monde redoutent de ne jamais rouvrir et environ 1/3 des galeries et marchands d’arts indépendants sont susceptibles de ne pas se relever des suites de la crise, alors même qu’ils assurent les moyens de subsistance de nombreux artistes. (1)

 

Le titan flanche, mais ne tombe pas. La culture, appuyée dans sa lutte pour la vie par les États, la Société civile (notamment les associations culturelles) et le secteur privé, balaye la dernière croyance empêchant le déploiement de son existence: la nécessité de sa physicalité. Car se cultiver, c’est tenir un livre entre ses mains, n’est-ce pas ? C’est s’asseoir dans un fauteuil rouge et laisser l’obscurité s’emplir de sons et de couleurs, entendre ses pieds résonner dans des salles emplies des odeurs du passé…

 

 

La culture est mémoire et la mémoire, si elle s’ancre dans la matière, dans des sensations telles que décrites plus tôt — et chères à tous les amoureux de l’art — se prolonge au-delà de la physicalité du réel. L’augmentation de la transmission du patrimoine culturel immatériel durant cette période de crise illustre bien cette extension tentaculaire.(2) En substituant aux manifestations physiques de la culture des manifestations numériques, le caractère immatériel de cette dernière a pu s’affirmer dans toute sa grandeur. Bien plus qu’une myriade de bâtiments, de tombées de rideaux, de vibrations d’enceintes à en faire trembler le cœur, la culture s’est dévoilée, gigantesque toile de souvenirs, d’instants vécus, imaginés, ressentis, toujours, peut-être rêvés…

 

 

« La broderie est devenue la chose la plus relaxante et la plus heureuse pour tout le monde pendant l’épidémie ! La transmission requiert une persévérance de générations en générations. Cette épidémie semble aussi nous dire de vivre à un rythme plus ralenti, de nous sentir en harmonie avec la nature. »

– Song Shuixian, porteuse reconnue au niveau national de broderie de prêle de l’ethnie Shui, élément inscrit au patrimoine culturel immatérielle.

 

 

Song Shuixian, est la porteuse nationalement reconnu de l’élément broderie de prêle de l’ethnie Shui. Elle a diffusé des tutoriels en ligne sur sa broderie pendant le confinement.© Song Shuixian

 

 

Cette persévérance, enfouie sous le flot tonitruant de nos vies pré-confinement, a su retrouver une voix claire une fois nos mondes réduits entre quatre murs. Et avec la réduction de l’espace, le ralentissement du temps ; avec lui, notre renouement avec la nature, et avec ce dernier, le retour à ce que nous sommes. Car à travers la revalorisation de la culture dans l’existence humaine, c’est le contact avec la totalité de l’humanité, passée et présente, ici et ailleurs, qui s’est fait de nouveau.

 

 

« Les mesures de confinement prises dans le monde entier ont ainsi mis l’accent sur l’importance de la culture pour établir du lien entre les communautés. A l’instar des 1,57 millions d’enfants et de jeunes de 190 pays — soit 90% de la population mondiale étudiante — dont les écoles sont restées closes durant ces derniers mois, les arts et la culture se sont révélés comme un moyen particulièrement efficace pour inciter les étudiants à continuer un apprentissage à domicile.»

 

–  Impact COVID sur la culture, Bulletin de suivi produit par l’UNESCO au 27 mai 2020

 

 

 

En déployant sa nature immatérielle durant ce temps de pandémie, la culture a permis de faire, ce qu’hier déjà elle réalisait dans ses manifestations physiques : lier les individus dans le creux de sa voix, les amener à grandir en leur racontant les histoires de leurs ancêtres, en leur chantant les légendes d’autres peuples dont les visages ne sont finalement que des miroirs, les pousser à créer, encore, et encore pour qu’ensemble, comme un seul souffle, chacun d’entre nous puisse contribuer à l’esquisse de l’avenir.

 

 

Il était pourtant déjà là cet avenir, tapi dans un recoin de notre histoire. Depuis la naissance d’internet, puis de Wikipedia, l’émergence des réseaux sociaux, des services de streaming de musique, de films, il était déjà là, noyé dans un flot tumultueux de mirages; rien ne valait le dictionnaire pour apprendre, les galeries d’art pour exposer, les bibliothèques pour se cultiver

 

L’avenir de la culture appartient à tous. Ses détenteurs l’avaient oublié mais dans l’isolement, quelque chose a frémi. Le gouvernement algérien a lancé une série « Master@Home » d’ateliers en ligne de musique, de théâtre, de danse, d’art du spectacle et restauration, la bibliothèque régionale Peyo Yavorov, en Bulgarie, a rendu accessible sur internet une grande partie de sa collection sur le patrimoine immatériel, en Turquie, des ateliers de poterie traditionnels ont vu le jour derrière les écrans, en Équateur, des ateliers de tissage de chapeau, en Grèce, de danse traditionnelle ! L’avenir de la culture appartient à tous. Ne l’oublions plus. C’est uniquement à travers la myriade de constellations de nos mémoires qu’elle a pu traverser les siècles. C’est grâce à elle que nous pouvons entrevoir l’éternité.

 

 

 

« Aimer la peinture, c’est avant tout ressentir que cette présence est radicalement différente de celle du plus beau meuble de la même époque ; c’est savoir qu’un tableau n’est pas un objet, mais une voix. Une telle présence est proprement de l’ordre de la survie, et appartient à la vie. »

Le Musée Imaginaire, André Malraux

 

 

– Inconnu

 

(1) Enquête menée par  The Art NewsPaper et l’université de Maastricht.
(2) « On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. » — Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel

Art . Pensées

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Par mauvais

Juin 2020


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