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PAPYRUS D’EXCUSES À TOUTANKHAMON

L’Égypte, pays des pyramides et des sphinges, berceau de la sagesse cachée et des enseignements mystiques, est la terre des grands Pharaons. La Grande Halle de la Villette met l’un d’entre eux à l’honneur jusqu’au 15 septembre 2019 : Toutânkhamon, qui doit se retourner dans son sarcophage en regardant où a atterri son trésor.

 

Mais ne t’en fais pas, je vais t’éviter d’aller te ruiner pour te faire bousculer par des visiteurs qui regardent les œuvres à travers leurs téléphones en s’exclamant “oh mais ils avaient vraiment du goût pour les belles choses ces gens là !”. Mais oui, tiens ! Ce trône d’or irait parfaitement entre ma commode en chêne et ma table en marbre ! Déjà que j’ai payé cinquante euros pour deux et par là même, participé de près ou de loin à cette blague… Je n’ai donc pas pris de photos, voulant minimiser mon risque de voir débarquer tornades, scarabées et scorpions maudits dans mon appartement.

 

 

 

 

 

Faire de l’argent, voilà l’objectif de l’exposition. On a laissé l’éthique de côté pour faire du biff ! La boutique est une vaste blague : un attrape-touristes où on ne trouve qu’un seul catalogue d’exposition à soixante euros, des bijoux (à partir de trois-cent euros) et j’en passe. Aucun livre pertinent sur l’art funéraire ou l’histoire de cette civilisation. Le but ? Battre des records d’entrées. Cette exposition est gérée comme un spectacle, un divertissement; il n’y a en soit pas de mal à ça, sauf​ lorsqu’il s’agit d’art funéraire censé protéger un défunt.

Apparemment la “conception de l’exposition permet au visiteur d’accompagner le pharaon dans son voyage vers l’au-delà”. Je pense que si les Égyptiens de l’Antiquité voulaient être accompagnés dans un voyage qu’ils considéraient comme sacré et surtout intime, nous n’aurions pas été invités.

 

Avant d’accéder à la salle d’exposition, une jolie mise en scène : une vidéo d’environ une minute est projetée, expliquant vaguement l’utilité des objets du trésor et l’importance de la magie et de la mort dans la civilisation égyptienne. Situation assez contradictoire, donc. On nous explique que la mort et l’accompagnement des morts vers l’au-delà étaient plus importants que la vie elle-même, que ces objets sont sacrés, chargés de sens spirituel et qu’ils doivent être avec le défunt et dans le tombeau pour le protéger. Sauf que jusqu’à preuve du contraire, la dame de l’accueil n’était pas Toutânkhamon et la Grande Halle n’est pas un hypogée.

 

Hypogée (nom masculin) : S​tyle de sépulture souterraine (carrière, crypte, temple,
tombeau). Située tout le long du littoral de la Méditerranée orientale, comme celles de la
Vallée des Rois à Thèbes.

 

 

 

 

Cette exposition est donc un bon moyen de parler de notre rapport à la mort, à l’art funéraire et surtout de la complexité de la culture de l’Égypte antique… Relevant ainsi la manière dont les musées occidentaux se sont attribués un rôle faussement respectable concernant ce peuple.

 

L’histoire commence avec le dixième pharaon de la XVIIIe dynastie, Akhenaton. Lors de son règne il fait basculer la religion polythéiste égyptienne à une religion monothéiste axée sur le culte d’Aton, Dieu du soleil. Il devient un pharaon religieux et délaisse la politique et l’économie du pays. Alors installé à Thèbes, le pharaon et sa famille suivi de son peuple partent à Amarna, mais ces changements très controversés entraînent une révolution et la mort inexpliquée d’Akhenaton, laissant derrière lui plusieurs enfants. C’est ici que notre seul et unique Toutânkhamon fait son entrée. Il devient le onzième pharaon de la XVIIIe dynastie à seulement 4 ans et est marié à sa demi-soeur Ânkhésenamon. Il est associé malgré lui à l’image hérétique de son père, un héritage qui ne servira pas sa cause et le conduira, lui aussi, à une mort tragique et mystérieuse à dix-neuf ans. Après la mort de Toutânkhamon, le peuple revient à Thèbes et retourne à ses valeurs conservatrices.

 

 

Pour comprendre l’importance de la mort chez les Égyptiens il faut s’intéresser à Hermès Trismégiste, personnage divin et mythique. Il serait la synthèse de Thot, le Dieu lunaire égyptien, et d’Hermès, le messager des Dieux chez les grecs. Il est le père de la sagesse occulte, fondateur de l’astrologie et de l’alchimie, à l’origine de la doctrine de l’unité du Tout.

 

 

 

 

“Le Tout est Esprit ; l’Univers est Mental.”

 

Dit comme ça, c’est pas instinctif, alors voilà une petite explication. Plus précisément, les Lois de la Vie sont plus importantes que la Matière de la Vie, parce que connaissant les premières, nous dominons la seconde. Toute la Nature était vie, et la vie était Dieu : donc quiconque étudiait la Nature devenait alors “fidèle” de l’Éternel. Pour les anciens Égyptiens la Nature comprenait tous les mondes invisibles, aussi bien que notre monde visible. Ils étudiaient le Monde des Causes avec autant d’ardeur que nous, le monde des effets. De sorte que l’Art sacré était toujours et partout la Science de la Vie : de la vie dans l’invisible, comme dans cette vie dont nous sommes les acteurs. Et d’ailleurs, l’Homme n’était pas pour eux qu’un petit détail insignifiant de la Nature : ils le jugeaient simplement un “petit monde” dans le grand, et les mêmes lois qui régissaient le grand s’appliquaient au petit. Nous pouvons donc comprendre que pour les Égyptiens, la vie ne s’arrête pas à notre condition de simple être humain : nous faisons partie d’un Tout et notre vie en tant qu’humain n’est qu’une infime partie de notre existence, d’où l’importance de la vie après la mort.

 

 

 

 

Métaphore de la vie selon les Égyptiens​ :​ le soleil meurt chaque jour pour renaître chaque matin. Il ne peut donc en aller autrement pour tout autre forme de vie.

 

Les Égyptiens étaient très soucieux de leur continuité spirituelle dans l’autre monde. Après sa mort terrestre, le pharaon rencontre Osiris, le Dieu présidant le jugement des morts, et passe l’épreuve de la pesée du cœur, celle qui définit le poids de l’âme. Si celui-ci est assez léger, il peut alors commencer son chemin vers l’au-delà. Cette notion d’éternel fait comprendre l’importance des tombeaux, la préservation du corps de toutes destructions et la présence des besoins matériels.

 

 

“ Passer leur vie dans des demeures bien moins solides à leur tombeaux… Pour eux, la maison ou le palais ne devait durer qu’un nombre d’années limitées et pouvait être reconstruit aussi souvent que possible alors que le tombeau appelé “demeure d’éternité” devait durer pour toujours.”

 

– I​ .E.S edwards, Les pyramides d’Egypte.

 

 

 Jugement de l’âme par Osiris

 

 

Notre rapport à la mort est quelque chose d’intime, qui diffère en fonction de notre histoire, notre culture, notre religion, etc… Ne pas avoir le même rapport à la mort qu’autrui donne-t-il le droit d’agir de manière irrespectueuse face aux différentes croyances ? De s’approprier des objets sacrés pour les détourner de leurs fonctions ? Absolument pas ! En effet, cette exposition rend le pharaon éternel dans le sens où elle fait parler de lui, mais il y a d’autres manières de rendre hommage ou de mettre en lumière un pan de l’Histoire sans pour autant que celles-ci soient à but médiatiques et commerciales. Personne ne peut réellement répondre à la question “ Que se passe-t-il après la mort ?”, chacun a ses propres attentes, ses peurs et ses croyances qu’il faut respecter. Devons-nous dire qu’il y a prescription de respect si ces tombes datent de l’Antiquité et que ces croyances sont moins palpables à nos yeux ?

 

 

“Les grandes oeuvres religieuses sont inséparables d’une puissante poésie, et deviennent poésie autant qu’elles deviennent art lorsque leur Vérité les quitte, mais la poésie y est toujours subordonnée à la foi et presque toujours, moyen d’expression de la foi.” (…)“ Un crucifix roman n’était pas d’abord une sculpture, la Madone de Cimabue n’était pas d’abord un tableau, même l’Athéna de Phidias n’était pas d’abord une statue.”

 

– André Malraux, Le musée Imaginaire 1965.

 

 

André Malraux nous rappelle que le musée apporte l’éternité que leur demandait les artistes d’autrefois, et qu’un musée remplit et non déserté est la présence, dans la vie, de ce qui devrait appartenir à la mort. Les œuvres d’art de l’Antiquité en général, comme beaucoup d’autres, n’étaient pas destinées à être exposées dans des musées. Le rôle des musées dans notre relation avec les œuvres d’art est grand, ils ont contribué à délivrer dans leur fonction les oeuvres d’art qu’ils réunissent. La fonction des objets du trésor est maintenant “d’illuminer” la Villette, de satisfaire le plaisir des yeux et de combler une partie de notre curiosité.

 

Une petite pensée pour l’homme momifié, “exposé” au Louvre…

 

 

La momie du Louvre, littéralement un corps en vitrine (petit rappel de l’Article 16-1-1 du code civil “ le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort”). Une momie peut en effet être hissée au rang de chef-d’œuvre dans le sens où la technique est admirable, mais quand bien même ! C’est un corps ! Le musée devient donc son tombeau et la vitrine un sarcophage de verre. L’art funéraire égyptien est destiné à faire accéder le mort à un monde différent de celui de la Terre, à un monde d’éternité. La fonction de la création artistique égyptienne est de créer des formes par lesquelles ce mort ne devient pas un cadavre mais une figure promise à l’éternité. Tout n’est pas exposable; mettre au même niveau une momie et une peinture me semble un peu étrange et  irrespectueux.

 

 

 

Profanation​ : Irrespect, sacrilège, blasphème, outrage, violation, vandalisme.
Acte de profaner quelque chose de sacré. Associé à la Religion, au sacré.


 

Nous nous posons tous des questions concernant notre Fatum, la fatalité qui nous guette. Les Égyptiens de l’Antiquité ont fait de ces interrogations le moteur de leur existence. L’intérêt porté à cette civilisation est compréhensible mais de là à en faire une attraction et un business, c’est malsain. Cette exposition nous place  entre un sentiment de fascination et de dérangement.

 

Je suis tentée de conclure par “Ce tombeau sera votre tombeau », mais j’avais aussi pensé à « Bande de chacals vous allez tous crever comme des chacals », mais ça faisait deux fois chacals…

 

 

 

Reportage dangereux en terre culturelle par Inès Lecointe.

 

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Art . Histoire

PAPYRUS D’EXCUSES À TOUTANKHAMON

Par Ines Lecointe

Mai 2019


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