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Le Joker : le noeud de l’existence humaine

Le regard s’ouvre et l’on distingue trois mots: « Everything must go ! ». Un homme en habit de clown danse dans une rue agitée de Gotham, sans un regard mais ses pieds parlent. Ils foulent le goudron dans leurs chaussures trop grandes, gracieux, ignorant la gravité et la pancarte tournoie, c’est la valse triste de l’homme fait objet.

 

Ces trois mots ne sont pas anodins. C’est d’abord le rappel que tout doit être consommé, qu’il faut tirer le profit à son maximum, qu’il faut absolument rentabiliser. C’est ensuite un souvenir plus profond. Tout doit partir, tout doit s’en aller, tout part, tout s’en va. C’est le temps qui passe et emporte avec lui tous les objets auxquels, un jour, nous avons accordé de la valeur, tous les instants qui nous semblaient inoubliables. C’est un memento mori. « Everything must go » c’est l’être humain, aussi, qui part vers la mort, qui laisse une trace légère effacée par le coup de vent des siècles, des décennies.

 

 

Le cœur du film « Joker », ce qui frappe les nerfs, qui réveille les esprits, c’est ce memento mori, ce rappel que, face à la mort, l’Homme n’est qu’une poussière condamnée à retourner au néant. Son corps, c’est l’homme confronté à cette idée, Arthur Fleck.

 

 

 

 

Dans cette scène d’ouverture, il est présenté comme un passant le verrait, réduit à un porte-pancarte, avec une seule fonction, tournoyer afin que les mots attirent l’attention. Les gens l’évitent du regard comme une mouche qui se serait posée sur un coin trop haut du mur pour qu’on puisse la chasser.
Il y a pourtant ce nez rouge, ce pantalon bouffant, ces longues chaussures criantes au premier coup d’œil. L’objet est embelli de manière à ce que son existence soit suffisante poue remplir sa fonction: attirer l’attention. C’est le rôle du clown, celui qui, par son aspect grotesque, caricatural, ridicule (les traits marqués par le maquillage, le corps taillé par le costume, les grands pieds) fait rire la foule. Celui qui, par ses chutes, par son comportement absurde, déclenche l’hilarité.

 

Et l’on sent alors les organes du film se dessiner devant nos yeux… Mais la genèse, cependant, doit être martelée. L’être humain à qui on a refusé un visage, à qui on a refusé un regard, à qui on a refusé l’Humanité tournoie dans les rues de Gotham, danse pour murmurer que peut-être il existe…

 

 

 

 

 

Quel drame alors quand sa pancarte est volé par une bande d’adolescents ! Il court jusqu’à en perdre haleine, il ne démord pas. Ce n’est pas un bout de carton qui s’enfuit, c’est le sens de son existence. S’il est objet, alors il n’a de sens que par sa fonction. Une chaise est faite pour s’asseoir. Si je vous présente un objet sur lequel il est impossible de s’asseoir et que je vous dis que c’est une chaise, vous me rirez au nez, vous me répondrez que je me trompe, que ce n’est pas une chaise. De même, si je vous présente un objet qui ressemble à une chaise mais sur lequel vous ne pouvez vous asseoir, vous me direz qu’elle ne sert à rien.

 

En perdant sa pancarte, Arthur Fleck est confronté à ces deux vérités: soit il n’existe pas car il n’a plus de fonction, soit son existence ne rime à rien car sa fonction ne peut être remplie. Alors il court et c’est la vie qui se déchaîne. Il s’essouffle, il tourne dans une ruelle. On le met à terre, on le bat et sa pancarte est envolée.

 

 

 

 

« Joker » est critiqué, acclamé, décrié comme un film social, politique, aux enjeux contemporains, foutaises ! C’est un film éternel. Que l’on se rappelle d’Arthur Fleck, l’homme qui couru après le sens de son existence, l’homme
qui ne fut pas Homme mais simplement objet, l’homme qui ne pouvait pas être, l’homme qui n’existait pas, l’homme dont l’existence ne rimait à rien, l’homme qui s’acharnait à vivre mais se butait inlassablement contre l’absurdité de la vie, l’homme à terre, la bouche ensanglantée, l’homme qui dansait ! Celui qui, malgré les efforts pour nier son existence, malgré le néant qui s’empressa de le dévorer, se montra au monde avec une sincérité déchirante…

 

Et le monde, aveugle. Vous et moi, les yeux crevés.

 

 

 

 

Sara Khemila

Le Joker : le noeud de l’existence humaine

Jan 2020

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