Le fou, ce génie                                    Et vice-versa

Par , le 21 novembre 2017.

 

En allant voir l’expo Inside Moebius à l’Hôtel des arts de Toulon, il m’est venu une idée à propos de l’artiste qu’elle présente : le génie de ses dessins provient de sa folie.

 

Tantôt sous le nom de Giraud, dans sa BD Blueberry, tantôt sous son pseudonyme Moebius, il est le dessinateur du rêve le plus schizophrène du 20ème siècle.

 

L’histoire de la folie est bien complexe. Après m’y être plongée dans le détail avec Michel Foucault et son pavé Histoire de la folie à l’Age classique, j’assure qu’au quinzième siècle on enfermait les fous au seuil de l’infini, au milieu des océans. Exilés sur des bateaux, ils étaient condamnés à voguer éternellement entre deux terres, dont aucune ne pouvait leur appartenir.

 

 

 

 

 

Autrefois le fou était intégré à la société et considéré comme un être ayant une réflexion plus profonde. Déclenchée et justifiée par une crise mystique, cette dernière pouvait prendre diverses formes, difficilement descriptibles mais que rassemblait toutes une expérience de l’altérité. Que l’on soit croyant ou athée, c’est la découverte d’un autre que soi. En 1560, Thérèse d’Avila reçut par la transvérbation des consignes de Dieu et la spiritualité chrétienne fut réformée selon celles-ci. De façon plus moderne, Baudelaire vit lui aussi une crise mystique, dans son poème Correspondances , celle d’une nature qu’il représente sous une forme allégorique : « La Nature est un temple ou de vivants piliers….  »

 

En 1925, Albert Londres se fait passer pour fou et finit par être interné. Il écrira  Chez les fous, dénonçant les pratiques violentes des « asiles d’aliénés ». Obsédé par l’enfermement, il souhaitera ainsi rendre audible l’inaudible, ce qu’il appelle alors : « le cri muet des fous ». Par la suite ce livre suscitera un vif intérêt qui se traduira par des réformes, si bien qu’en 1938, chaque département français se voit obligé de construire une structure, alors nouvelle, et gentiment baptisée « l’hôpital psychiatrique » (peut-être la Première Guerre Mondiale avait-elle fait trop de fous ?).

 

 

 

 

 

C’est à la date de l’enregistrement ci-dessus qu’Antonin Artaud, grand génie littéraire est à son tour enfermé. Pour lui, « un aliéné est un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités ». Selon nous, il a plutôt été enfermé à cause de sa marginalité, non de sa folie, et est ressorti marqué par cette expérience (et de ses sympathiques électrochocs quotidiens). En 1947, Artaud rencontre Van Gogh, il comprend alors qu’il n’est pas le seul à faire l’expérience de la marginalité ; à ses yeux le peintre tente de recréer le monde d’un œil « extra-lucide ». Pour ce poète maudit, Van Gogh n’est pas fou. C’est la société qui l’a rendu malade en le déclarant tel. Le fou serait donc le porteur de vérité, celui qui a pris le risque de refuser la pensée moyenne pour se lancer dans l’exploration de la pensée infinie. Pour introduire le corps dans le théâtre, il se met en scène et produit sa propre crucifixion pendant une conférence à la Sorbonne : le public quitta la salle petit-à-petit jusqu’à la laisser quasiment vide.

« Vous êtes une fleur unique que la société ne veut pas laisser vivre ». Artaud

 

 

 

(c) Basma Otmani Taswir

 

 

Le fou, cet incompris, peut cependant faire preuve de génie tant qu’ il persévère à faire entendre sa voix à travers l’art ; Rainer Maria Rilke se refusait aux techniques psychanalytiques par peur de perdre son génie littéraire.

 

Le fou est tour à tour considéré

comme un « mauvais sujet » que la société exclut de son fonctionnement,

comme une « faille » dans la raison,

comme ce qui est « autre » en soi (Le Horla, qui à la fois est et possède l’homme),

ou encore

comme un « décentrement de la personnalité », qui fait appartenir le fou à une autre réalité.

 

Au-delà d’une compréhension de la folie perçue comme l‘œil de Dieu, on l’associe également, et de manière récurrente, au Diable. Au Moyen-âge, on croyait que le fou était celui que Satan possédait pour parler aux hommes.

 

Isidore Ducasse prend le nom de Lautréamont pour écrire les Chants de Maldoror, dans lesquels il s’identifie à une sorte de crise psychique du Diable. Il revit alors le péché originel et revêt le manteau de celui qui fit de la vie humaine un cauchemar. Drôle de XIXème siècle.

 

 

 

 

 

Le fou parle à l’âme et c’est ce qui nous plaît dans l’œuvre ‘folle’ : son obscurité. Éclairant des névroses, des peurs ou des désirs qu’on ne s’avoue qu’à travers l’art.

 

« La folie a quelque fois le cœur tendre, en nous délivrant de nous-mêmes. » Anne Barratin

 

Il y a certaines œuvres que l’on ne comprend pas, qui provoquent la jouissance artistique grâce à cette obscurité équivoque… Une infinité de sens co-existent. La folie artistique est une sublimation de tout ce qui nous touche : la recherche identitaire, le dédoublement (plus ou moins fort) de la personnalité, la part obscure et agissante de notre Moi intérieur.

 

Si l’on part du principe que la norme n’existe pas alors nous sommes tous tarés.

 

 

 

 

« Quand la folie est passée dans les masses, c’est aux sages de passer pour fous. » – A.A Pilavoine

 

Il y a folie et folie. Folie destructrice et folie créatrice, celle qui fait les grands génies. Car tous les grands génies ont un grain de folie… Rimbaud, Nerval, Michaux… Que de noms familiers qui devraient obligatoirement être dans votre liste de lecture !

 

« L’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme, s’il ne portait en soi la folie comme la limite de sa liberté. » – Jacques Lacan

 

 

Si ce sujet vous a intéressé, voici une liste non exhausite de films à mater, histoire de se rassurer sur sa propre santé mentale avant de se pieuter.

 

 

Texte par Mahaut.

                                               Le fou, ce génie                                    Et vice-versa Par , le 21 novembre 2017, dans Sonotone.
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